Session botanique dans l’ouest du Kirghizistan, dans le Tian Shan occidental
Title
Botanical expedition in western Kyrgyzstan, in the Western Tian Shan
Résumé
Cet article présente les observations faites lors d’une session botanique du 8 au 15 juin 2024. Après une première excursion au Kirghizistan en 2022 dans l’est du pays et la région du lac Ysyk-Köl, la région explorée en 2024 est située dans l’ouest du pays, dans les régions de Toktogul et Tachkoumyr (provinces de Djalal-Abad et Naryn).
Abstract
This article presents the observations made during a botanical expedition from 8 to 15 June 2024. Following an initial expedition to Kyrgyzstan in 2022, which covered the eastern part of the country and the Lake Issyk-Kul region, the area explored in 2024 is situated in the west of the country, in the Toktogul and Tashkumyr regions (Djalal-Abad and Naryn provinces).
L’année 2022 a été pour nous celle de la découverte du Kirghizistan, lors d’un premier voyage réalisé dans l’est du pays, autour du lac Ysyk-Köl (Rabaute & Coulot, 2024). Pour cette deuxième escapade kirghize, nous avons choisi de partir au sud-ouest de Bichkek, la capitale, pour découvrir la flore des vallées des provinces de Djalal-Abad et de Naryn, mais aussi celle des montagnes du Tian Shan occidental, jusqu’à plus de 3 500 mètres d’altitude.
1. Quelques rappels sur le Kirghizistan et identification des échantillons récoltés
Nous ne reprendrons pas ici les éléments généraux sur le Kirghizistan présentés dans l’article relatant notre session de 2022 (loc. cit.) et proposons à nos lecteurs de se référer aux chapitres 1 et 2 de celui-ci. Nous rappelons toutefois les précautions sanitaires importantes pour passer un voyage serein, concernant notamment le risque de troubles digestifs en lien avec l’eau, rarement potable, et l’indispensable vaccination contre l’hépatite A.
En ce qui concerne la sécurité, le Kirghizistan est un pays actuellement stable, très facilement accessible sans visa pour une période courte, et où le sentiment de sécurité est total et la population accueillante. Notre vol, comme en 2022, s’est fait via Istanbul à partir de Marseille et de Luxembourg.
La partie que nous avons explorée en 2024 se situe au sud-ouest de Bichkek, la capitale, dans les provinces de Naryn et de Djalal-Abad (carte 1). Hormis la zone située à l’ouest de Bichkek et le tour du lac de Toktogul, nous aurons cette année rencontré moins de steppes, pour parcourir essentiellement des zones de montagne, entre forêts mixtes, mégaphorbiaies, prairies alpines ou, dans les vallées, des zones de coteaux rocheux chauds. Nous avons pendant cette semaine navigué entre 750 et 3 500 mètres d’altitude, en traversant les différentes parties du Tian Shan occidental (photo 2). Nous avons traversé en particulier la partie orientale de l’Alataou de Talas (ou monts Alatua), la partie nord-est des monts Ferghana, mais aussi des vallées remarquables comme celle des rivières Kokomernen ou Naryn entre Kyzyl-Oi et Torkent, ainsi que les rives du lac de barrage de Toktogul, et la vallée du Kara-Suu au nord de Tachkoumyr.
Plus encore qu’en 2022 les accès routiers ont été très aléatoires, des pistes plus ou moins carrossables alternant avec des routes de meilleure qualité. Toutefois, le gel très important chaque hiver – les températures de -30°C étant fréquentes – a considérablement endommagé de nombreux axes routiers, ce d’autant que les camions sont nombreux sur certains axes. Les nids-de-poule sont donc monnaie courante, dont certains très dangereux pour les véhicules. La location d’un véhicule 4×4 est donc indispensable et une conduite prudente s’impose.
L’hébergement est beaucoup plus compliqué dans cette partie du pays que dans la région du lac Ysyk-Köl, qui en est la zone la plus touristique. Nous avons toutefois trouvé, parfois avec quelques difficultés, de quoi nous loger chaque soir, chez l’habitant ou dans de petits hôtels au charme tout soviétique, toujours à des tarifs très modestes, le salaire moyen mensuel au Kirghizistan étant de 180 $.
Toutes les plantes observées ont été récoltées et sont présentes dans l’herbier PCPR. La grande majorité des plantes observées a été identifiée par nos soins (PC et PR), non sans difficultés, à l’exception de certaines Poaceae, Cyperaceae (Carex) et Boraginaceae ; nous ne citerons généralement pas les plantes restées sans identité dans la suite de ce texte. Après chaque mention de plante dans le présent article figurent les liens vers les parts d’herbier correspondantes (« PCPRXXXXXX »).
Pour ce qui est des identifications, nous avons pu nous procurer les onze volumes de la flore de Kirghizie d’Aleksei Ivanovich Vvedensky, écrite entre 1951 et 1965, qui est en langue russe. Nous avons pu en traduire les clés d’identification, ce qui nous a aidés dans notre travail. Toutefois, l’ouvrage de référence reste la flore d’URSS de Komarov (traduction anglaise de 1968-2001) et, plus récente mais onéreuse, Flora of Central Asia de Grubov (1999-2014), dont quatorze volumes ont été publiés. Plusieurs atlas et listes sont également très utiles, comme ceux de Kirghizie (Laskov et al., 2011 ; Laskov et al., 2015), des monts Tian-Shan (Sennikov et al., 2021 ; Tojibaev et al., 2020) ou du Tadjikistan (Nowak & Nobis, 2020). En complément, des travaux monographiques sur certains genres sont très utiles, comme pour Astragalus (Podlech & Zarre, 2013), Stipa (Nobis et al., 2020) ou Caragana (Yingxin, 2010).
Nous représenterons ici la plupart des espèces observées, mais pas celles déjà présentées dans l’article de 2024, qui seront mentionnées avec un astérisque et le numéro de la photo dans l’article (« (15*) » correspond à la photo n° 15 de l’article Carnets botaniques n° 200).
3. Samedi 8 juin 2024 : de Bichkek … à Bichkek
Les voyages réservent toujours leur lot de surprises. Celui-ci n’échappe pas à la règle et, notre escale à Istanbul ayant été considérablement réduite par le retard du premier vol, deux d’entre nous sont privés de bagages sur le tapis roulant à l’aéroport de Bichkek en ce samedi matin. Renseignements pris ils sont encore en Turquie et n’arriveront que le dimanche, à la même heure, par le vol quotidien. Notre parcours est donc chamboulé d’emblée, avec une nuit obligatoire dans la capitale kirghize.
À toute chose malheur est bon, et nous décidons, après avoir récupéré notre véhicule, d’aller visiter les abords du parc national d’Ala-Archa, situé au sud de Bichkek, dans la vallée de la rivière du même nom. Sur la route du parc, nous traversons des zones sablonneuses, plus ou moins steppiques, entre Selo Dzhal et Zarechnoe (district d’Alamüdün, province de Tchoui, alt. 1 102 m, 42° 46′ 01.8″ N, 74° 32′ 52.9″ E). C’est l’occasion pour nous de revoir des espèces communes dont la plupart déjà vues en 2002, comme Aegilops cylindrica Host (PCPR002699), Orobanche cernua Loefl. (photo 3 ; PCPR021646), Achillea arabica Kotschy (15* ; PCPR022008), Achillea filipendulina Lam., Astragalus sieversianus Pall. en fruits (19*), Salvia deserta Schangin (12* ; PCPR021976 & PCPR021977), Roemeria refracta DC. (205* ; PCPR021945 & PCPR021946), Marrubium vulgare L., Sclerochloa dura (L.) P. Beauv., Euclidium syriacum (L.) W.T. Aiton (10* ; PCPR021893 & PCPR021973), Aegilops triuncialis L. (PCPR019014 & PCPR002041), Onobrychis pulchella Schrenk ex Fisch. & C.A. Mey. (17* ; PCPR021967 & PCR021968), Sophora alopecuroides L. (6*), Bromus japonicus Houtt. subsp. japonicus (PCPR01912 & PCPR002040), Bromus lanceolatus Roth (PCPR019009 & PCPR002038), Medicago sativa L. subsp. sativa, Medicago minima (L.) Bartal., Medicago orthoceras (Kar. & Kir.) Trautv. (4* ; PCPR021971, PCPR021972 & PCPR021975), Plantago lanceolata L. et Descurainia sophia (L.) Webb ex Prantl subsp. sophia.
En ce samedi, jour de repos, les Kirghizes sont très nombreux, en famillle, pour venir prendre le frais et pique-niquer sous les arbres, principalement des épicéas de Schrenk, Picea schrenkiana Fisch. & C.A. Mey., et des genévriers crayons de l’Himalaya, Juniperus semiglobosa L. (photos 4 et 5 ; PCPR021653 & PCPR021654). L’endroit est étonnamment frais, la vallée étant jonchée de petites zones arborées et de vastes prairies de fauche (photo 6).
Nous y ferons quelques arrêts pour observer la flore de ces prairies, pour commencer sur un coteau frais (42° 34′ 09.7″ N, 74° 28′ 56.6″ E, alt. 2 110 m) où nous observons Turritis glabra L. (PCPR021647), Bupleurum aureum Fisch. ex Hoffm. (photo 7) en début de floraison (PCPR003129, PCPR021511, PCPR021512, PCPR021513), Astragalus platyphyllus Kar. & Kir. (sect. Incani ; 95* ; PCPR021965 & PCPR021966), Spiraea lasiocarpa Kar. & Kir. (67* ; PCPR022111), Lonicera hispida Pall. ex Schult. (123* ; PCPR022203 & PCPR022204), Polemonium caeruleum L. et Aconitum leucostomum Vorosch. (119* ; PCPR021962 & PCPR021980). Dans le fossé le sous-tendant plusieurs Carex sont développés mais pas encore mûrs à cette date. Nous y observons également Dactylorhiza umbrosa (Kar. & Kir.) Nevski (= D. incarnata subsp. cilicica (Klinge) H.Sund. ; 116* ; PCPR001594, PCPR001595, PCPR002694, PCPR018745, PCPR021481).
Un peu plus loin, dans une zone herbeuse entre les rochers (42° 35′ 26.4″ N, 74°29’00.2″E ; alt. 1 955 m., nous observons le toujours spectaculaire Phlomoides speciosa (Rupr.) Adylov, Kamelin & Makhm. (81*, 82* ; PCPR021951 & PCPR021952), ainsi que Phlomoides oreophila (Kar. & Kir.) Adylov, Kamelin & Makhm. (107* ; photo 8 ; PCPR021963 & PCPR021964), Astragalus platyphyllus (95*), Aconitum leucostomum (119*), Ixiolirion tataricum (Pall.) Schult. & Schult. f. et Polygala hybrida DC. (= P. comosa Schkuhr). Une plante retient particulièrement notre attention. Il s’agit d’un astragale à fleurs blanc bleuté et fruits courts densément velus, appartenant à la section asiatique Helmia, qui compte une vingtaine d’espèces. Cette plante est un endémique du Kirghizistan, connu de quelques échantillons seulement, Astragalus involutivus Sumn. (planche 1 ; PCPR021842, PCPR021843, PCPR021844 et PCPR021862).
Toujours dans cette zone, mais quelques hectomètres plus bas (42°36’43.6″ N, 74° 29′ 04.7″ E ; alt. 1 792 m), un arbuste forme des boules d’environ 1,5 m. de haut. Certains ont des fleurs blanches et d’autres des fleurs roses (planche 2). L’analyse des échantillons montre qu’il s’agit de la même plante, Lonicera tatarica L. (PCPR021648, PCPR021649), qui a cette particularité. Cette plante particulièrement ornementale est largement utilisée dans les jardins, ce qui se comprend parfaitement. À ses pieds nous relevons Ervum tetraspermum L. (PCPR021651, PCPR021652).
À quelques encablures de là (42° 37′ 13.9″ N, 74° 29′ 10.7″ E ; alt. 1 742 m), toujours près de la rivière Alà Artxà, c’est un rosier magnifique qui nous arrête (photo 9). Cette plante à grandes fleurs jaunes appartient à la section Pimpinellifoliae, à stipules étroites et oreillettes divergentes et à fleurs solitaires et sépales entiers. Assez commun dans cette partie du pays, il s’agit de Rosa platyacantha Schrenk (PCPR021650), elle aussi espèce particulièrement ornementale, aux pieds de laquelle nous trouvons Asperugo procumbens L. et ses fruits caractéristiques.
Toujours dans la même zone un autre Rosa, genre particulièrement diversifié en Asie centrale, forme également de remarquables arbustes. Celui-ci est à fleurs blanches et calices glabres lavés de rouge (photo 10). Il appartient à la section Cinnamomeae DC. Il s’agit de Rosa alberti Regel (PCPR021655), que nous avions déjà observé en 2022 près du lac Ysyk-Köl (156* ; PCPR022212 & PCPR022213).
Notre dernier arrêt dans cette superbe vallée, après avoir noté la présence de Vicia tenuifolia Roth et de Dodartia orientalis L. (7*) en bord de route (famille des Mazaceae), se fait sur un coteau plus sec surplombant la route (42° 39′ 13.9″ N, 74° 29′ 38.1″ E ; 1 584 m). C’est l’occasion de voir pour la première fois Hedysarum songaricum Bong. (PCPR021656 & PCPR021657 ; planche 3), aux grandes corolles roses, ainsi qu’un Oxytropis de la section Eumorpha, à longues inflorescences violacées. Il s’agit d’O. ferganensis Vass., endémique de la région du Tian Shan (photo 11 ; PCPR021848).
Cette journée écourtée se termine par un retour à Bichkek où nous retournons au célèbre Och Bazaar, où les zones typiques sont de plus en plus isolées parmi les étals de produits chinois divers. Pour autant, c’est toujours un moment agréable, à la recherche des kalpaks, des tapatschkis et des kourouts.
4. Dimanche 9 juin 2024 : de Bichkek à Kyzyl-Oi
Dès le lever du jour nous sommes de retour à l’aéroport de Bichkek. Fort heureusement, nos bagages sont arrivés avec le vol d’Istanbul du matin. Nous pouvons donc poursuivre notre voyage sereinement et filer vers le sud-ouest, comme initialement prévu. Notre objectif est de rejoindre la région de Kyzyl-Oi, au centre du pays. Nous prenons donc la route de Talas, un des principaux axes routiers du pays. Elle est déjà passablement encombrée à cette heure, jusqu’à la bifurcation vers le sud, à Kalinin.
Nous souhaitons rejoindre aussi vite que possible les zones de montagne et quitter la plaine plus ou moins steppique qui s’étend sur tout le nord du pays d’est en ouest. Toutefois, une courte halte entre Keper-Ariq et Sosnoka, le long de la route Kyzyldyykanskaya Trassa, à 1 140 m d’altitude, nous permet de revoir le spectaculaire Astragalus sierversianus Pall., parfaitement fructifié (19*) ainsi qu’Arctium umbrosum (Bunge) Kuntze (204* ; PCPR021941). La graminée dominante sur ces talus steppiques est Taeniatherum crinitum (Schreb.) Nevski (PCPR002698, PCPR002697, PCPR021474 & PCPR021475).
Après Sosnoska nous longeons un canal de dérivation au bord de la route M41. Dans les zones fraîches au bord de ce canal, nous observons la remarquable Inula grandis Schrenk ex Fisch. (planche 4 ; PCPR021668 & PCPR021669), à nombreux capitules de grande taille regroupés en pseudo-ombelles. Elle pousse dans la partie fraîche, comme Acer tataricum L. subsp. semenovii (Regel & Herder) A.E. Murray (207* ; PCPR021942), alors qu’au-dessus, sur la partie steppique du talus, nous revoyons des espèces connues, Aegilops tauschii Coss. (11*), Peganum harmala L., Salvia deserta Schangin (12*), Salvia sclarea L., Roemeria refracta DC. (205*), Handelia trichophylla (Schrenk) Heimerl (16* ; PCPR021969 & PCPR021970) et Sibbaldianthe orientalis (Juz. ex Soják) Mosyakin & Shiyan (29* ; PCPR021960 & PCPR021984).
En poursuivant vers le sud le long de la M41, au sud du parc Vosda Zabor (42° 36′ 57.2″ N, 73° 53′ 14.1″ E ; 1 260 m), nous rencontrons un nouvel astragale à l’aspect très particulier. Il appartient à une section d’Asie centrale et orientale que nous n’avons jamais rencontrée, Laguropsis Bunge. Notre plante est presque entièrement fructifiée et présente des calices renflés et papyracés. Il s’agit d’Astragalus schrenkianus Fisch. & C.A. Mey., endémique d’Asie centrale (Kirghizistan, Ouzbékistan et Kazakhstan). C’est une plante fortement ligneuse à la base (planche 5 ; PCPR021845, PCPR021846 & PCPR021847). Elle est accompagnée de la poacée Piptatherum holciforme (M. Bieb.) Roem. & Schult., que nous avions déjà observée dans l’est de la Turquie.
Nous ferons ensuite quelques arrêts dans ce même secteur, au bord de la route M41, sur des talus et éboulis fins. Le premier (42° 36′ 21.5″ N, 73° 53′ 01.1″ E ; 1 315 m) est consacré à l’observation d’un rosier à petites fleurs blanches et cynorrhodons sphériques, Rosa beggeriana Schrenk ex Fisch. & C.A. Mey. (photo 12 ; PCPR021936 & PCPR021937) et le deuxième à celle d’un ail bien connu des jardiniers, ici dans son aire naturelle, Allium karataviense Regel (photo 13), bien fructifié et accompagné sur des éboulis fins par Onosma irritans Popov, une autre endémique d’Asie centrale (photo 14 ; PCPR021666 & PCPR021667).
Le troisième arrêt, un peu plus au sud (42° 34′ 39.8″ N, 73° 52′ 12.8″ E ; 1 431 m) se fait sur un éboulis grossier. Entre les rochers nous notons des espèces d’Asie centrale déjà vues en 2022 comme Ziziphora clinopodioides Lam. (32* ; PCPR021958), Roemeria refracta (205*), Glaucium squamigerum Kar. & Kir. (66* ; PCPR022138 & PCPR022218) ou Eremurus fuscus (O. Fedtsch.) Vved. (97* ; PCPR020499 & PCPR002585), déjà bien fructifié. Le millepertuis ici présent est Hypericum scabrum L. (photo 15 ; PCPR021529, PCPR021530 & PCPR003940), espèce à aire plus large. Établir l’identité d’une mélique à épis velus et pourprés sera plus complexe ; nous la rattacherons finalement à Melica inaequiglumis Boiss. (planche 6), taxon à aire plus occidentale que les autres espèces du lieu, puisqu’elle se rencontre à l’ouest jusqu’à la Turquie, le Liban, la Jordanie et Israël.
L’arrêt suivant se situe au sud de Vodopad, toujours près de la M41 et encore sur des éboulis grossiers. Le cortège d’espèces est plus riche, avec encore Ziziphora clinopodioides (32*), Eremurus fuscus (97*), Glaucium squamigerum (66*), mais également des taxons vus en 2022 comme Prunus armeniaca L., Phlomoides speciosa (81*, 82*), Dracocephalum integrifolium Bunge (84* ; PCPR021947, PCPR021949, PCPR021955 & PCPR021956), Linaria bungei Kuprian. (= L. transiliensis Kuprian. ; 85* ; PCPR021662), Ixiolirion tataricum (Pall.) Schult. & Schult. f. (photo 16) et à nouveau Rosa platyacantha vu la veille. Trois espèces retiennent particulièrement notre attention. La première est un arbuste du genre Atraphaxis (Polygonaceae), à feuilles orbiculaires plus ou moins obcordées ; il s’agit d’A. pyrifolia Bunge, nouvelle endémique d’Asie centrale (photo 17 ; PCPR021661). La deuxième est un pavot à pétales laciniés et tachés de noir en leur centre : Papaver laevigatum M. Bieb., espèce asiatique à aire plus large (PCPR021663). Enfin, un nouvel astragale est présent sur ces éboulis ; c’est une espèce de la section Dissitiflori DC., l’une des plus complexes du genre, qui est ici en fruits. C’est heureux car elle se caractérise par des fruits spectaculaires longs, fins et falciformes à l’apex. Notre plante est Astragalus fedtschenkoanus Lipsky (PCPR021849, PCPR021850 & PCPR021851).
Avant d’entreprendre le versant nord du col Too Ashuu, nous faisons deux autres haltes courtes sur des éboulis de même nature, quelques hectomètres au sud de la station précédente. La première pour observer une nouvelle fois Codonopsis clematidea (Schrenk) C.B. Clarke (photo 18 ; 86* ; PCPR002941, PCPR002942, PCPR021470 & PCPR021471), magnifique campanulacée d’Asie centrale, accompagnée par un Elymus que nous n’identifierons pas. La deuxième sera consacrée à l’observation d’Oxytropis macrocarpa Kar. & Kir., endémique régional de la section Eumorpha Bunge (planche 7 ; PCPR021660), accompagné de la graminée Eremopyrum triticeum (Gaertn.) Nevski (PCPR019003 & PCPR002033).
Le col de Too Ashuu, littéralement « col de chameau », culmine à 3 586 m. Dans les années 1960, un tunnel routier de 2,8 km de long a été construit sous le col à 3 120 m d’altitude, contournant la partie la plus élevée de la route. Une station de ski est située sur le versant sud du col Too Ashuu à 2 960 m d’altitude.
Nous le franchirons en milieu de journée sous un grand soleil et y découvrirons de nombreuses espèces remarquables. Notre premier arrêt est rapide, à mi-montée, pour observer deux espèces très ornementales. La première est Allium platyspathum Schrenk ex Fisch. & C.A. Mey. (planche 8 ; PCPR021468 & PCPR021469), à larges inflorescences roses, spathe courte teintée de rouge, feuilles larges et bulbe allongé (section Rhizidium Don). Le genre Allium est représenté par de nombreuses espèces en Asie centrale. Nous en verrons une dizaine lors du voyage, toutes identifiées non sans difficultés. La deuxième est un Hedysarum de la section Hedysarum, proche de notre H. alpinum L. C’est Hedysarum neglectum Ledeb., autre endémique d’Asie centrale (photo 19 ; PCPR021658 & PCPR021659).
Une des plus belles stations botaniques du voyage est atteinte un peu plus haut dans le col, quand nous gagnons des pelouses alpines très humides traversées par de nombreux ruisseaux (42° 22′ 37.1″ N, 73° 49′ 20.1″ E ; 2 794 m). L’aspect général multicolore augure de belles découvertes. Nous ne serons pas déçus et passerons un certain temps à répertorier les espèces présentes, même si certains Carex et Gagea résisteront à nos séances d’identification de retour en France.
Là encore le genre Allium est représenté par une espèce très particulière, caractérisée par ses tiges épaisses et fistuleuses et ses inflorescences à grandes fleurs jaunes lavées de pourpre, Allium atrosanguineum Schrenk var. fedschenkoanum (Regel) G.H. Zhu & Turland (planche 9 ; PCPR002696, PCPR021476 & PCPR021477). Nous observons également Thermopsis alpina (Pall.) Ledeb. (planche 10 ; PCPR021717), espèce à fleurs jaunes proche de Th. turkestanica Gand. (PCPR022054 & PCPR022055), que nous avions vu en 2022 plus à l’est autour du lac Yssyk-Köl, mais beaucoup plus densément velu. Le cortège floristique est magnifique, avec de nombreuses autres endémiques d’Asie centrale comme Trollius dschungaricus Regel (PCPR021713 & PCPR021714), à stigmates jaune-verdâtre de tailles variables (photo 20 ), Pedicularis alatavica Stadlm. ex Vved. (photo 21 ; PCPR021715), la robuste Primula nivalis Pall. subsp. turkestanica (J.N. Haage & E. Schmidt) Kovt. (planche 11 ; PCPR021712), dont les plus grands exemplaires atteignent 40 cm, Barbarea arcuata (Opiz) Rchb. (PCPR021716), la brassicacée Eutrema heterophyllum (W.W. Sm.) H. Hara (= E. edwardsi sensu Komarov ; photo 22 ; PCPR021710 & PCPR021711), la polygonacée Koenigia songarica (Schrenk) T.M. Schust. & Reveal (photo 23 ; PCPR021709), à corolles rougeâtres et feuilles à pubescence éparse en-dessous, Doronicum turkestanicum Cavill. (photo 24 ; PCPR021708), la rare Potentilla pamiroalaica Juz. (photo 25 ; PCPR021931 & PCPR021932), manifestement non connue de cette zone, ainsi que Primula matthioli (L.) V.A. Richt. (= Cortusa m. L. ; photo 26 ; PCPR021978), Phlomoides oreophila (107*), Anemonastrum protractum (Ulbr.) Holub (110* ; PCPR021961), Androsace septentrionalis L. (72* ; PCPR022114), la délicate Pulsatilla campanella (Regel & Tiling) Fisch. ex Krylov (photo 27 ; PCPR021981), Ranunculus albertii Regel & Schmalh. (171* ; PCPR022056 & PCPR022057) et Thalictrum minus L. (PCPR021933).
Un peu plus haut, nous atteignons l’entrée nord du tunnel du col (42° 21′ 23.6″ N, 73° 48′ 51.9″ E ; 3 135 m). Les pelouses sont ici rases, plus sèches et surpâturées. Pourtant, quelques espèces sont visibles ; toutes ou presque sont des endémiques d’Asie centrale, comme Eritrichium tianschanicum Iljin ex Ovczinnikova (photo 28 ; PCPR021706), Primula algida Adams (photo 29 ; PCPR021704), Cherleria biflora (L.) A.J. Moore & Dillenb. (= Minuartia b. (L.) Schinz. & Thell. : photo 30 ; PCPR021700), Trollius lilacinus Bunge, à corolle blanche lavée de violet (photo 31 ; PCPR021703) Silene gonosperma (Rupr.) Bocquet à calice typiquement renflé (photo 32 ; PCPR021705), l’apiaceae naine Schulzia albiflora (Kar. & Kir.) Popov (photo 33 ; PCPR021707). Nous observons également Oxytropis lapponica (Wahlenb.) J. Gay (photo 34 ; PCPR021988).
En sortant du tunnel, côté sud, nous nous arrêtons sur des pelouses alpines écorchées (42° 19′ 36.2″ N, 73° 49′ 01.5″ E ; 3 148 m,, puis 42° 19′ 18.1″ N, 73° 48′ 51.3″ E ; 3 109 m), pour observer de nouvelles espèces. Nous notons notamment Dracocephalum nutans L. dans une forme en touffes plaquées au sol, bien différente de la forme classique vue en 2022 (115*), qui correspond à la variété alpinum Kar. & Kir. (photo 35 ; PCPR021701 & PCPR021702), la crucifère Chorispora macropoda Trautv., à feuilles sinuées dentées (photo 36 ; PCPR021699), la superbe Trollius altaicus C.A. Mey. à fleurs orange (photo 37 ; PCPR021697), Pedicularis korolkowii Regel (photo 38 ; PCPR021698), la petite Tulipa dasystemon (Regel) Regel (photo 39 ; PCPR002700, PCPR002695, PCPR021478 & PCPR021486), proche de Tulipa heterophylla (Regel) Baker, que nous avions vue en 2022 au sud du lac Issyk-Köl (PCPR002339 & PCPR020500), et Draba stenocarpa Hook. f. & Thomson, petite espèce à tiges à longs poils simples, denses dans le bas et épars dans le haut, et fruits étroitement elliptiques (PCPR021696). La graminée dominante est Poa alpina L.
Nous terminons l’exploration de cette zone par une prairie alpine rocailleuse située sous les premiers lacets situés sous le tunnel sur le versant sud du col (42° 19′ 19.0″ N, 73° 49′ 16.2″ E ; 2 975 m), pour observer Oreomecon crocea (Ledeb.) Banfi, Bartolucci, J.-M.Tison & Galasso (photo 40 ; 108* ; PCPR021694 & PCPR021695) et à nouveau des tapis de Dracocephalum nutans (PCPR021693).
Nous poursuivons notre route vers Kyzyl-Oi. Avant la bifurcation vers l’est en direction de Suusamyr (route A367), nous nous arrêtons dans une vaste zone de prairies humides, toujours au bord de la route M41, dans le bas du col Too Ashu (42° 17′ 27.1″ N, 73° 49′ 39.6″ E ; 2 466 m). La zone est partiellement couverte d’un caragana à fleurs d’un jaune orangé, d’où son nom, Caragana aurantiaca Koehne (planche 12 ; PCPR021689 & PCPR021690). La flore est peu développée à cette époque ; nous n’observons à ces pieds, sur les graviers, que Trifolium repens L. (PCPR021691) et un astragale de la section Caprini, non identifiable sans fruits (photo 41).
La journée étant déjà bien avancée, nous filons en direction de Kyzyl-Oi. La route A367 est en réalité une piste non goudronnée mais le plus souvent de bonne qualité. Nous soulèverons pour autant un imposant nuage de poussière derrière nous pendant la cinquantaine de kilomètres qui nous sépare du village. Nous ne nous arrêtons que rapidement en deux points proches de ce village. Le premier se situe sur des éboulis fins, dans le vallon de la rivière Kokemeren, au nord de Kyzyl-Oi (district de Jumgal, Naryn ; 42° 00′ 20.3″ N, 74° 10′ 31.7″ E ; 1 810 m). Nous y observons pour la première fois Scutellaria adenostegia Briq. (photo 42 ; PCPR021678, PCPR021679, PCPR021685), qui est proche de S. przewalskii Juz., vue en 2022 plus à l’est (33* ; PCPR022026 & PCPR022067). Ce groupe de scutellaires orientales à fleurs jaunes est très spectaculaire. Nous récoltons également un pois-chiche endémique, Cicer songaricum Stephan ex DC., à très petites folioles denticulées (photo 43 ; PCPR021686, PCPR021687 & PCPR021688).
Enfin, juste au nord de Kyzyl-Oi, toujours dans le vallon de la rivière Kokemeren (42° 00′ 04.8″ N, 74° 10′ 29.3″ E ; 1 804 m), dans d’autres éboulis fins nous observons l’une des plantes les plus remarquables du voyage, la Caraganeae endémique Chesneya ferganensis Korsh. (planche 13 ; PCPR021680, PCPR021681 & PCPR021682). Plaquée au sol, elle se remarque immédiatement par ses fleurs rouges, ce qui est rare pour le genre. Avec elle nous notons également Silene brahuica Boiss. (photo 44 ; PCPR021683 & PCPR021684), Isatis costata C.A. Mey. (PCPR021934 & PCPR021935) et des espèces steppiques vues en 2022, Arnebia guttata Bunge (190* ; PCPR022024) et Allium oreoprasum Schrenk (198* ; PCPR019002 & PCPR001879). Nous passons la nuit chez l’habitant à Kyzyl-Oi. En soirée, nous nous livrons à une séance photographique avec notre hôte, porteur du kalpak, fier de nous exposer ses trophées de peaux de lynx boréal (Lynx lynx L.), pendant que notre hôtesse nous prépare un ragoût fort bienvenu pour finir cette journée dense et riche en découvertes botaniques.
5. Lundi 10 juin 2024 : de Kyzyl-Oi à Toktogul
Nous bénécifions en ce lundi matin d’un temps splendide, comme ce sera le cas pendant presque tout le voyage. Cette journée sera très dense mais perturbée par des aléas difficiles à anticiper. Elle commence par un arrêt assez long à la sortie sud de Kyzyl-Oi, toujours le long de la rivière Kokemeren, pour explorer plus longuement les éboulis fins bordant la piste A367 (41° 56′ 25.4″ N, 74° 09′ 38.8″ E ; alt.1 747 m). Nous y retrouvons les espèces vues la veille au soir, mais également d’autres endémiques d’Asie centrale, comme Lactuca undulata Ledeb., annuelle à fleurs lilas (photo 45 ; PCPR021675), Linum pallescens Bunge (photo 46 ; PCPR021676 & PCPR021677), Caragana leucophloea Pojark. (planche 14 ; 193* ; PCPR021671 & PCPR021672), Tragopogon marginifolius Pavlov (35* ; PCPR022023), Lagochilus platycalyx Schrenk ex Fisch. & C.A. Mey. (43* ; PCPR021959), Allium caricifolium Kar. & Kir. (40* ; PCPR019004, PCPR001881 & PCPR022051), Clematis songorica Bunge (53* ; PCPR02207, PCPR022028 & PCPR022065) ainsi que des plantes à aire plus large comme Medicago medicaginoides (Retz.) E. Small (PCPR021943), Descurainia sophia (L.) Webb ex Prantl, Peganum harmala L. ou Nonea caspica (Willd.) G. Don. Nous nous arrêterons plus longuement sur un astragale de la section Dissitiflori, sous-arbrisseau ici en pleine floraison, Astragalus managildensis B. Fedtsch. (planche 15 ; PCPR021673 & PCPR021674). Cette espèce n’est présente qu’au Kirghizistan et au sud du Kazakhstan. Nous la reverrons plusieurs fois au cours de notre voyage ; elle n’est manifestement pas rare dans cette partie du pays.
De l’autre côté de la piste, dans la ripisylve ombragée de la rivière Kokemeren, nous revoyons des plantes vues en 2022, Iris halophila Pall. var. sogdiana (Bunge) Skeels (photo 47 ; PCPR021479 & PCPR021480) et Glycyrrhiza uralensis Fisch. ex DC. (photo 48 ; 77* ; PCPR021670 & PCPR022108), et rencontrons pour la première fois Cynoglossum viridiflorum Pall. ex Lehm., remarquable par sa grande taille, son port très ramifié et ses fleurs verdâtres qui lui donnent son nom (planche 16 ; PCPR021718 & PCPR021719). Au sud de Kysyl-Oi, nous prenons vers l’ouest la piste qui longe un ruisseau séparant les provinces de Tchouï et de Naryn, en direction de Toluk. Le programme de la journée doit, par cette piste, nous amener à rejoindre les bords du lac de Toktogul.
Nous nous engageons dans cette piste et très vite, au bord du ruisseau, nous nous arrêtons dans une zone fraîche et semi-ombragée (41° 55′ 52.7″ N, 74° 09′ 06.7″ E ; 1 742 m). Le couvert est assuré par trois petits arbres endémiques d’Asie centrale, Crataegus chlorocarpa Lenné & K. Koch (photo 49 ; PCPR021724), Betula tianschanica Rupr. (photo 50 ; PCPR021720 & PCPR021721) et Cotoneaster melanocarpus G. Lodd. (photo 51 ; PCPR021722 & PCPR021723). Sur les pelouses humides nous retrouvons Dactylorhiza umbrosa (Kar. & Kir.) Nevski (photo 52 ; 116*), Primula matthioli, Codonopsis clematidea et Pedicularis dolichorrhiza Schrenk (79* ; PCPR022053), vue en 2022 dans des milieux comparables au bord du lac Ysyk-Köl. Un peu plus loin, dans des prairies humides (41° 55 ‘54.9″ N, 74° 08’ 39.4″ E ; 1 784 m), une euphorbe abondante nous rappelle Euphorbia palustris L. Il s’agit en réalité d’un taxon voisin, endémique d’Asie centrale, Euphorbia lamprocarpa (Prokh.) Prokh. (photo 53 ; PCPR021725).
La piste monte ensuite très franchement et nous abordons des zones herbeuses au sein desquelles émergent des zones rocheuses plus sèches. La végétation est assez variée et nous réserve quelques belles surprises. Notre premier arrêt se fait le long de talus secs à 1 910 m. d’altitude (41° 55′ 38.6″ N, 74° 07′ 52.6″ E). Il est motivé par la présence d’une véronique à longs épis spiciformes (ancien genre Pseudolysimachion Opiz), Veronica spuria L. (photo 54 ; PCPR021987). Elle est accompagnée de Dracocephalum integrifolium, Scutellaria adenostegia, Onobrychis pulchella, Lindelofia stylosa (111* ; PCPR021928, PCPR021929, PCPR022154 & PCPR022162), Allium caricifolium, Bromus tectorum L. et l’amaranthacée steppique Ceratocarpus arenarius L.
Un peu plus haut, à 2 100 m. d’altitude (41° 55′ 07.5″ N, 74° 06′ 58.2″ E), nous récoltons une raiponce (photo 55) qui ressemble fortement à Asyneuma argutum (Regel) Bornm. subsp. argutum, dans une forme à feuilles fines, lancéolées (PCPR021482 & PCPR021483). À l’analyse elle correspondrait à une plante du « groupe attenuatum– trautvetteri », qui n’est pas reconnu par certains auteurs. Nous nous tiendrons donc à cette identification, faute de mieux. Scutellaria adenostegia est également abondant ici.
L’arrêt suivant (41° 54′ 52.3″ N, 74° 06′ 36.9″ E ; 2 170 m) nous offre l’un des joyaux de notre séjour, un astragale dressé à aspect de sainfoin, dont les fruits sont fortement renflés et marbrés. Il rappelle en ce sens certaines espèces nord-américaines. Il s’agit d’ailleurs d’une espèce de la section Oroboidei A. Gray, Astragalus hemiphaca Kar. & Kir. (planche 17 ; PCPR021728, PCPR021729 & PCPR021730). Cette section, décrite d’Amérique du Nord par Gray, est censée regrouper des plantes de l’Ancien et du Nouveau Monde, en particulier en raison de la forme des fruits. Il s’agit en réalité très probablement de plantes ayant évolué vers des morphologies proches mais sans doute génétiquement assez éloignées. Les plantes asiatiques pourraient donc être reversées dans la section Hemiphaca Bunge, décrite en 1868 (contre 1864 pour Oroboidei), comme l’évoquent Podlech et Zarre (2013) sans pour autant faire ce choix.
Avec l’astragale pousse Thalictrum foetidum L. (photo 56 ; PCPR021731), ainsi que les arbustes Berberis sphaerocarpa Kar. & Kir. et le très florifère et odorant Zabelia corymbosa (Regel & Schmalh.) Makino (= Abelia c. Regel & Schmalh. ; planche 18 ; PCPR021726 & PCPR021727), qui appartient à la famille des Caprifoliaceae. Il est lui aussi endémique d’Asie centrale.
Les paysages sont somptueux et nous sommes seuls au monde. Seuls les pylones de haute tension, plantés au milieu de nulle part, perturbent l’harmonie du moment (photo 57). Nous poursuivons notre montée du col et faisons deux dernières haltes dans les zones de coteaux avant d’atteindre les prairies alpines. La première à 2 279 m d’altitude, pour retrouver Leonurus turkestanicus V.I. Krecz. & Kuprian. var. turkestanicus, parfaitement fleuri ici (photo 58 ; 99* ; PCPR021732), avec un superbe Rosa à corolles jaune pâle, que nous ne parviendrons pas à identifier. La seconde se fait à 2 509 m (41° 54′ 05.4″ N, 74° 03′ 54.5″ E). La plante qui nous occupe est un sainfoin très velu blanchâtre, que nous identifierons comme Hedysarum narynense Nikitina (planche 19 ; PCPR021733 & PCPR021734). Ce taxon, endémique du centre du Kirghizistan, est confondu par certains auteurs avec Hedysarum minjanense Rech. f. Il nous semble toutefois être une bonne espèce, que nous retiendrons. C’est en tout cas une plante magnifique. Il pousse en compagnie de Potentilla nervosa Juz. (71* ; PCPR022088), déjà vue en 2022 près d’Or’nok.
Nous atteignons ensuite des prairies alpines, qui sont incroyablement surpâturées, comme nous le verrons de façon quasi systématique au-dessus de 3 000 m d’altitude (photo 59). Il nous faut donc chercher dans les zones épargnées par les ovins pour trouver des plantes entières. Même si elles sont rares, elles sont particulièrement intéressantes. Dans une zone écorchée et pentue, à 2 800 m d’altitude, nous observons probablement la plante la plus emblématique du séjour, un astragale de la section asiatique Gontscharoviella Kamelin. Cette section est très proche de Caprini (plantes acaules ou subacaules, corolles jaunes, souche forte), et a d’ailleurs été traitée en sous-section de celle-ci par certains auteurs, elle s’en distingue par les feuilles se présentant en verticilles de folioles. Notre plante est Astragalus alaicus Freyn, endémique d’Asie centrale (planche 20 ; PCPR021735 & PCPR021736) ; elle est très proche d’un autre endémique de la même section, A. alatavicus Kar. & Kir., qui s’en distingue par la face supérieure des folioles glabre (elle est velue chez A. alaicus). Elle pousse en compagnie d’une violette évoquant Viola rupestris F.W. Schmidt, sans que nous puissions confirmer cette identification (photo 60).
Un peu plus haut, une prairie le long de la piste est miraculeusement épargnée par les moutons. Nous sommes à 2 828 m (41° 54′ 02.4″ N, 74° 02′ 01.5″ E). Plusieurs espèces sont déjà fleuries. Sans surprise, en de tels lieux il ne s’agit que d’endémiques d’Asie centrale. Nous observons Ligularia alpigena Pojark., petit plante glabre dressée (planche 21 ; PCPR021737), une autre crucifère du genre Eutrema vu la veille, E. integrifolium (DC.) Bunge (photo 61 ; PCPR021738 & PCPR021739), la robuste Pedicularis olgae Regel (planche 22 ; PCPR021741 & PCPR021742) dans une forme albinique, ainsi que Pedicularis macrochila Vved. (87* ; PCPR022019, PCPR022020 & PCPR022058), Dracocephalum nutans (115*), Anemonastrum protractum (110*) et une Caryophyllaceae à quatre styles que nous désespérons de pouvoir identifier. Un peu plus haut (41° 54′ 35.3″ N, 74° 00′ 50.5″ E), nous revoyons en bord de piste Chorispora macropoda et Tulipa dasystemon.
Le col est tout proche quand nous atteignons de vastes prairies humides au sommet, à 3 033 m d’altitude (41° 54′ 28.5″ N, 74° 00′ 52.8″ E). Peu de plantes fleurissent à cette époque mais le spectacle n’en est pas moins magnifique, ces prés étant couverts des corolles orangées de Trollius altaicus, jaunes de Tulipa dasystemon et brun noirâtre d’un ail déjà vu la veille, mais cette-fois ci dans sa variété type, Allium atrosanguineum Schrenk var. atrosanguineum (planche 23 ; PCPR002693, PCPR021484 & PCPR021485).
Nous reprenons notre route pour basculer vers la face ouest en direction de Toluk, mais avons la surprise de voir que la piste est coupée par un névé (photo 62). Même en prenant des risques, il est raisonnablement impossible de continuer, malgré le col qui n’est qu’à une centaine de mètres. Nous nous résignons donc à faire demi-tour et envisageons, carte en mains, de redescendre vers Kyzylkurgan, pour voir si la piste parallèle située un peu plus au sud est praticable.
Nous faisons donc la cinquantaine de kilomètres qui nous sépare de ce village. Juste avant d’y arriver, nous stoppons sur des talus sablonneux très secs, situés au niveau de la station-service RedPetroleum sur la commune de Kyzylkurgan (41° 45′ 26.1″ N, 74° 15′ 36.0″ E ; 1 428 m). Nous retrouvons une végétation steppique et observons pour la première fois la magnifique endémique Molucella olgae (Regel) Ryding (planche 24 ; PCPR021747 & PCPR021748), aux calices accrescents blancs et veinés de vert, accompagnée de deux crucifères annuelles, Camelina microcarpa Andrz. ex DC. (PCPR021745) et surtout Goldbachia pendula Botsch., remarquable par ses fruits pendants, ovoïdes, réticulés et terminés en un bec large (photo 63 ; PCPR021743 & PCPR021744). Arrivés dans le bourg de Kyzylkurgan, nous demandons aux habitants si la piste envisagée pour rejoindre le lac de Toktogul est elle aussi coupée par la neige. Certains nous disent que c’est le cas, d’autres nous prétendent le contraire. Bref, face à une telle incertitude, nous décidons de rebrousser chemin. Dans le village, sur les talus, nous en profitons pour observer une armoise annuelle à gros capitules. Il s’agit d’Artemisia macrocephala Jacquem. ex Besser (PCPR021746), qui se reconnaît également par sa tige nettement striée et son inflorescence simple non rameuse.
Pour rejoindre Toktogul, nous devons donc reprendre la piste A367 vers le nord puis vers l’ouest jusqu’à rejoindre la route M41, puis redescendre vers le sud vers Toktogul, soit environ 200 km, alors que nous n’en sommes qu’à une quarantaine par la piste. C’est ainsi, et nous décidons de faire la route d’une seule traite, en nous arrêtant toutefois à proximité de l’endroit où nous avons vu Caragana aurantiaca la veille, sur des pentes fraîches et ombragées surplombant un ruisseau, à proximité du carrefour entre la piste A367 et la M41, au sud du col Too Ashuu (42° 16′ 38.1″ N, 73° 50′ 18.5″ E ; 2 339 m). C’est là que nous trouvons la magnifique pivoine Paeonia intermedia C.A. Mey., caractéristique avec ses folioles à segments étroits (planche 25 ; PCPR021751, PCPR021752 & PCPR021755). À ses pieds nous trouvons le grand Cerastium davuricum Fisch. ex Spreng., à feuilles ovales sessiles et sépales glabres (photo 64 ; PCPR021753 & PCPR021754), Barbarea arcuata (Opiz ex J. Presl & C. Presl) Rchb. (photo 65 ; PCPR021749), ainsi que Thaspi ceratocarpon (Pall.) Murray (PCPR021750), Thlaspi arvense L., Primula matthioli (117*) et Caragana aurantiaca.
Nous atteignons la petite ville de Toktogul alors que la nuit tombe. Nous logeons chez notre loueur de voitures, qui habite ici, près du lac. Après cette journée riche en rebondissements mais magnifique d’un point de vue botanique, nous ne sommes pas malheureux de trouver un lieu de villégiature, pour prendre une bonne douche et boire une bière. La voiture n’est pas la seule à être couverte de sable après ces dizaines de kilomètres sur les pistes.
6. Mardi 11 juin 2024 : de Toktogul à Tachkoumyr
Cette journée de mardi sera très différente de celle de la veille, passée en bonne partie en haute montagne. Nous resterons aujourd’hui essentiellement dans les zones steppiques, en particulier celles entourant le lac de Toktogul. Long de 65 km, il fut initialement rempli par le fleuve Naryn dans les années 1970 à l’époque de l’Union soviétique, grâce à la construction du barrage du même nom, et du barrage de Kurpsaï. Les autorités de Bichkek font régulièrement l’objet de plaintes de la part des pays voisins en aval du Naryn, qui dépendent de ses eaux pour l’irrigation et l’électricité. En effet l’Ouzbékistan et le Kazakhstan estiment qu’il n’y pas assez d’eau l’été et trop d’eau en hiver, provoquant des inondations.
En cette saison le lac a déjà un niveau très bas et laisse place sur des centaines de mètres à des zones sablonneuses sans grand intérêt floristique. Par contre, les coteaux entourant le lac sont très riches et nous offrent un cortège végétal que nous n’avons pas encore observé.
Notre premier arrêt se fait non loin de Toktogul, sur des talus de fins graviers le long de la route entre Toktogul et Torkent, au nord du lac (41° 51′ 26.4″ N, 73° 01′ 46.9″ E ; 1 080 m). Les espèces fleuries sont Convolvulus pseudocantabrica Schrenk, qui se distingue des espèces proches par ses sépales glabres à apex arrondi et court mucron (planche 26 ; PCPR021761 & PCPR021762), Plantago arenaria Waldst. & Kit. (photo 66 ; PCPR021756), Heliotropium ellipticum Ledeb. (photo 67 ; PCPR021757 & PCPR021758), ainsi que Scutellaria adenostegia, Glaucium elegans Fisch. & C.A. Mey. (31* ; PCPR022180 & PCPR022181), Salvia deserta (12*) et Tribulus terrestris L. Mais la plante qui retient toute notre attention est un spectaculaire astragale de la section centro-asiatique Chaetodon Bunge (photo 68). Elle est proche d’A. melanocomus Popov mais a des folioles beaucoup plus grandes et à face supérieure presque glabre. Après de nombreux échanges avec Georgii Lazkov, grand spécialiste de la flore kyrghize et qui a également observé cette plante non loin de là en 2025, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il s’agissait d’une espèce non décrite. Nous sommes en cours de rédaction de sa publication à cette heure.
Plus loin, peu après la sortie sud-est de Torkent, au nord du lac de Toktogul (41° 49′ 43.0″ N, 73° 10′ 21.0″ E ; 1 040 m), nous longeons de vastes steppes vallonnées. Les monts du Tian Shan apparaissent dans le fond. L’ensemble est du plus bel effet et nous rappelle les plaines de l’Ouest américain (photo 69). Nous nous y arrêtons évidemment, ce d’autant qu’elles sont couvertes d’un Eremurus à fleurs blanches. Il s’agit de l’endémique E. tianschanicus Pazij & Vved. ex Pavlov (planche 27 ; PCPR002692 & PCPR021487), parfaitement épanoui à cette date. D’autres espèces remarquables sont à noter, notamment Delphinium rugulosum Boiss., à fleurs blanches (photo 70 ; PCPR021763 & PCPR021764), Camelina microcarpa Andrz. ex DC. (PCPR021765 & PCPR021766), Sideritis montana, Onobrychis pulchella (17* ; PCPR021767), la steppique Ceratocarpus arenarius (photo 71) et la Thymelaeaceae annuelle Diarthron vesiculosum (Fisch. & C.A. Mey. ex Kar. & Kir.) C.A. Mey. (PCPR021982 & PCPR021983).
En bord de route (41° 49′ 10.7″ N, 73° 10′ 57.4″ E), sur les sables, nous observons deux autres espèces endémiques d’Asie centrale, Lepidium ferganense Korsh. (photo 72 ; PCPR021771, PCPR021772 & PCPR021773) et Atriplex flabellum Bunge ex Boiss. (planche 28 ; PCPR021770).
Un peu plus au sud, nous retrouvons Moluccella olgae, abondante en bordure d’une prairie sèche au (41° 49′ 08.7″ N, 73° 11′ 10.0″ E ; 115 m). Delphinium rugulosum est également présent, ainsi qu’Allium caesium Schrenk (13* ; PCPR021468), Handelia trichophylla (16*), la crassulacée Rosularia radicosa (Boiss. & Hohen.) Eggli (photo 73 ; PCPR021768), plante glabre à inflorescence en panicule étroite, et une orobanche à corolles violacées, d’Asie centrale, O. amoena C.A. Mey. (identification confirmée par notre ami Luis Carlón : photo 74 ; PCPR021769). Elle parasite Artemisia sp. (non fleurie).
Nous reprenons la route longeant le lac et nous nous arrêtons sur un coteau marneux plus ou moins suintant, toujours au sud-est (41° 48′ 58.4″ N, 73° 11′ 30.1″ E ; 1 062 m). En effet, c’est un autre Eremurus qui attire notre regard, plus fin que le précédent et à corolles jaune pâle. Il s’agit d’un endémique kirghize, à répartition limitée à cette zone du pays et décrit par Georgii Laskov, en 2011, Eremurus czatkalicus Lazkov (planche 29 ; PCPR002691 & PCPR021489).
Molucella olgae est également présente, ainsi que deux autres endémiques d’Asie centrale, la boraginacée Rindera austroechinata Popov (planche 30 ; PCPR021774), plante glabre sauf le calice laineux, à fruits aux disques à épines et dents courtes, et surtout Astragalus lorinserianus Freyn, autre espèce de la section Dissitiflori ; elle se caractérise par ses calices très longuement tubulaires et ses fruits pendants, assez larges et légèrement arqués (PCPR021855 & PCPR021856). Dans la zone la plus humide pousse un pissenlit à larges feuilles peu découpées. Il nous évoque Taraxacum serotinum (Waldst. & Kit.) Poir., sans aucune certitude.
Nous approchons de la rive sud du lac de Toktogul en fin de matinée. Les paysages restent très arides et les coteaux marneux sont parsemés d’un petit arbuste crassulescent (41° 48′ 36.3″ N, 73° 11′ 35.6″ E ; 1 000 m). Il s’agit de Zygophyllum atriplicoides Fisch. & C.A. Mey., remarquable par ses grands fruits ailés (planche 31 ; PCPR021775 & PCPR021776). Au pied de cette plante steppique, trois annuelles remarquables sont déjà très avancées : les crucifères Goldbachia laevigata (M. Bieb.) DC. (photo 75), aux fruits dressés, et Tauscheria lasiocarpa Fisch. ex DC. (photo 76 ; PCPR021780), ainsi que le très caractéristique Astragalus schmalhausenii Bunge, aux fruits épineux (section Oxyglottis Bunge ; PCPR021781). Nous retrouvons ici Rhaponticum repens (L.) Hidalgo (= Acroptilon r. (L.) DC. ; 42*) et Salvia abrotanoides (Kar.) Sytsma (186* ; PCPR021778 & PCPR021779), bien connue des jardiniers sous son synonyme Perovskia abrotanoides Kar. (photo 77). Les paysages sont magnifiques quand nous gagnons la rive sud, où nous nous arrêtons pour déjeuner sur une terrasse avec vue imprenable sur le lac et les collines environnantes (photo 78).
Un peu à l’est du village de Ketmen-Tobe Kafe, sur un coteau basaltique (41° 46′ 25.2″ N,
72° 58′ 04.2″E ; 935 m), une grande dauphinelle à fleurs jaunes est en pleine floraison. Il s’agit de Delphinium semibarbatum Bien. ex Boiss. (planche 32 ; PCPR021783 & PCPR021784). Elle pousse en compagnie d’Origanum vulgare L. subsp. gracile (K. Koch) Ietsw. aux corolles blanches de 4-5 mm et feuilles abondamment ponctuées de glandes sur les deux faces (photo 79 ; PCPR021803 & PCPR021804), de l’immortelle endémique Helichrysum maracandicum Popov ex Kirp. (photo 80 ; PCPR021782) ainsi que d’Handelia trichophylla et Alcea nudiflora (Lindl.) Boiss. (208* ; PCPR022100).
Un peu plus loin, toujours sur ces coteaux, nous observons un Atraphaxis arbustif, genre très bien représenté en Asie centrale. Il s’agit d’A. frutescens (L.) K. Koch (planche 33 ; PCPR021785 & PCPR021786), à feuilles plus larges que l’espèce vue en 2002 au bord du lac Ysyk-Kôl, A. virgata (Regel) Krasn. (26* ; PCPR022021 & PCPR022022). Avec lui pousse un splendide Oxytropis formant de grandes touffes à feuilles cendrées, O. rosea Bunge, de la section Eumorpha Bunge (planche 34 ; PCPR021852, PCPR021853 & PCPR021854).
Nous quittons les bords du lac de Toktogul pour filer vers le sud en direction de Karaköl (à ne pas confondre avec Karakol, au bord du lac Ysyk-Köl). Les paysages sont toujours aussi secs et caillouteux. La route serpente entre des coteaux marneux déjà très secs en cette saison. Nous nous arrêtons dans un de ces lacets situé entre le sud du lac de Toktogul et Karaköl (41° 43′ 08.1″ N, 72° 54′ 37.0″ E ; alt. 1 268 m). Nous y revoyons Oxytropis rosea, Glaucium squamigerum Kar. & Kir. (photo 81 ; PCPR021802), Chondrilla lejosperma Kar. & Kir. (28* ; PCPR022182 & PCPR022183), Astragalus managildensis B. Fedtsch., qui est ici en parfaite fructification avec ses fruits arqués et dressés (PCPR021829 & PCPR021830), et voyons pour la première fois Lindelofia macrostyla (Bunge) Popov (= Lindelofia anchusoides (Lindl.) Lehm. subsp. macrostyla (Bunge) Kamelin), aux grandes corolles bleues (photo 82 ; PCPR021800 & PCPR021801). Enfin, une plante annuelle à petites corolles roses nous laisse perplexes dans un premier temps. Après analyse il s’agit d’une amaranthacée, Anthochlamys tjanschanica Iljin ex Aellen (photo 83 ; PCPR022217).
Notre route pour Tachkoumyr se poursuit dans de magnifiques paysages vallonnés, très secs et bien fleuris à cette époque. Nous descendons progressivement de 1 300 à 650 m d’altitude. Sur un coteau steppique surplombant la route entre le sud du lac de Toktogul et Karaköl (41° 41′ 53.1″ N, 72° 56′ 21.4″ E ; 1 333 m) Molucella olgae est très abondante et fleurie (PCPR021798 & PCPR021799). Avec elle une robuste polygonacée est en fruits ; c’est une rhubarbe à grands fruits, à ailes pourpre et à feuilles orbiculaires ou cordiformes, Rheum cordatum Losinsk. (planche 35 ; PCPR021797). Nous y trouvons également Inula grandis (en bas de coteau dans les zones fraîches), Helianthemum songaricum Schrenk (PCPR021796) et trois astragales. Le premier est l’annuel à large répartition asiatique Astragalus campylorrhynchus Fisch. & C.A. Mey., le deuxième est la plante de la section Chaetodon vue le matin, et le troisième est un taxon de la section Dissitiflori très rarement observé et endémique du Kyrghizistan, Astragalus bosbutooensis Nikitina & Sudn (PCPR021858 & PCPR021859).
La journée est passablement avancée et nous ne ferons jusqu’à notre étape du soir que quatre petits arrêts, pour autant très intéressants. Le premier, entre Karaköl et Kyzylbeyit (41° 34′ 17.4″ N, 72° 31′ 44.8″ E ; 1 333 m) nous permet d’observer une sauge très proche de Salvia abrotanoides mais à feuilles non découpées. Il s’agit de Salvia karelinii J.B. Walker (= Perovskia angustifolia Kudr.), à feuilles nettement dentées, cunéiformes à la base (planche 36 ; PCPR021793 & PCPR021794). Elle est accompagnée d’Allium caesium (PCPR002690 & PCPR021795) et de Parietaria judaica L. sur les rochers (PCPR021999).
Le deuxième arrêt se fait au bord d’un chemin de fins graviers sur coteau sec marneux entre Karaköl et Kyzylbeyit (41° 32′ 47.6″ N, 72° 29′ 42.4″ E ; 778 m). Nous y observons un autre astragale de la petite section Chaetodon, beaucoup plus longuement velu que celui vu le matin. Il s’agit d’Astragalus stenocystis Bunge (photo 84 ; PCPR021857), accompagné des annuelles Velezia rigida L. et Sideritis montana L.
Nous approchons de la centrale hydroélectique de Kurpsay, dans les gorges de la rivière Naryn. Là encore nous nous régalons des paysages, qui deviennent progressivement schisteux (photo 85). Les coteaux sont désormais constitués de plaquettes rocheuses qui se détachent facilement, formant de petits éboulis. Sur l’un d’entre eux nous observons d’autres espèces, non rencontrées jusqu’alors (41° 29′ 52.7″ N, 72° 20′ 49.0″ E ; 670 m). Malheureusement nous n’aurons pas le plaisir de voir les grandes fleurs jaunes de Sophora griffithii Stocks (= S. mollis (Royle) Graham ex Baker subsp. griffithii (Stocks) Ali), qui est déjà largement fructifié, mais ses fruits lomentacés et ailés permettent de l’identifier, tout comme son feuillage velouté cendré du plus bel effet (planche 37 ; PCPR021789 & PCPR021790). Il s’agit d’une espèce très ornementale, endémique d’Asie centrale, Deux autres espèces remarquables sont par contre en pleine floraison, l’endémique Nepeta olgae Regel (planche 38 ; PCPR021791 & PCPR021792) et le délicat Enneapogon persicus Boiss. (planche 39 ; PCPR002689, PCPR021490 & PCPR021491). Enfin nous notons la petite rubiacée annuelle Callipeltis cucullaris (L.) DC. que nous connaissons bien d’Afrique du Nord et de Méditerranée orientale, et Chrozophora hierosolymitana Spreng. (PCPR022193).
Notre dernier arrêt de la journée se fait sur des coteaux siliceux surplombant la route, entre Kurpsay et Tachkoumyr (41° 25′ 35.7″ N, 72° 15′ 27.6″ E ; 670 m), pour observer Phlomis hypoleuca Vved., à fleurs roses et feuilles bicolores, leur face inférieure étant velue blanchâtre, d’où son nom (photo 86 ; PCPR021787 & PCPR021788). Il est pratiquement fané à cette époque et nous n’observons que quelques pieds en fin de floraison.
Nous atteignons Tachkoumyr (ou Tach-Koumyr) pour nous poser dans le seul hôtel de la ville. L’un et l’autre ont un charme tout soviétique, sorti d’un autre âge. Le nom de la ville signifie « Pierre de charbon ». Fondée en 1943, Tachkoumyr est devenue une ville industrielle importante de l’Asie centrale soviétique. C’était surtout une ville minière, mais elle avait aussi une usine de cigarettes et d’autres industries qui complétaient la production des mines de charbon. Une ligne de chemin de fer a été construite transportant le charbon aux quatre coins de l’Union soviétique. Les barrages construits sur le fleuve Naryn, transformèrent ce qui était jadis un ruisseau en un grand fleuve. Les résidents attestent également d’un changement de climat, qu’ils attribuent aux barrages. Malgré la présence des barrages et des usines hydroélectriques, Tachkoumyr n’est toujours pas fournie en électricité à 100 %. Nous échapperons toutefois aux coupures d’électricité. Les mines sont fermées pour la plupart, la voie de chemin de fer abandonnée, le tout a incontestablement un aspect de ville fantôme.
7. Mercredi 12 juin 2024 : de Tachkoumyr à Tachkoumyr
Notre journée sera consacrée à parcourir la haute vallée de la rivière Naryn, puis celle de son affluent Karasuu, situées au nord de Tachkoumyr en direction de la Réserve de biosphère Sary-Chelek. Cet endroit magnifique est notamment très prisé pour ses grands lacs glaciaires, au bord desquels les Kirghizes aiment passer du temps en famille. Même si nous sommes en plein milieu de la semaine nous pourrons le constater aujourd’hui.
Peu au nord de Tachkoumyr nous commençons notre journée par une herborisation sur des zones de gypse très particulières sur lesquelles nous n’observerons presque que des espèces inféodées à ces milieux ; nous ne les verrons nulle part ailleurs pendant notre séjour, pas plus qu’en 2022. En cette mi-juin la végétation est déjà bien avancée ; nous ne sommes qu’à 810 m d’altitude (41° 26′ 56.8″ N, 72° 13′ 07.3″ E ; photo 87). Les rares arbustes sont des touffes de Rosa ecae Aitch., déjà largement fructifié à cette époque. Nous ne pourrons observer ses jolies petites fleurs jaunes, mais la reconnaissons aisément par ses très petites folioles (5-7mm) fortement glanduleuses (photo 88 ; PCPR021833 & PCPR021834).
La végétation basse est d’une extrême richesse, avec de nombreux endémiques. La première est Convolvulus krauseanus Regel & Schmalh., magnifique liseron vivace à souches très robustes formant de grosses touffes (photo 89 ; PCPR021836 & PCPR021837) ; il n’est connu que de l’ouest du Kirghizistan et du nord-ouest du Tadjikistan. Une autre plante remarquable des lieux est le sainfoin Hedysarum gypsaceum Korotkova, caractéristique avec ses feuilles paucifoliolées et sa très petite taille (photo 90 ; PCPR021825 & PCPR021827), lui aussi à répartition très réduite à cette zone. Il en est de même pour Thymus seravschanicus Klokov, aux dents de la lèvre supérieure du calice largement triangulaires, égales et courtement ciliées (photo 91 ; PCPR021835), Scutellaria sieversii Bunge, qui présente des glandes minuscules sur les bractées (planche 40) et l’apiacée Schrenkia vaginata (Ledeb.) Fisch. & C.A. Mey., à fruits subsphériques (évoquant ceux d’un Bifora) et involucre nul (photo 92 ; PCPR003540).
Les composées sont bien présentes avec plusieurs espèces endémiques locales comme Cousinia krauseana Regel & Schmalh. (photo 93 ; PCPR021996), Lepidolopha komarowii C. Winkl. (= Tanacetum k. (C. Winkl.) Muradyan ; photo 94 ; PCPR004003) et Jurinea narynensis Kamelin & Cherneva (photo 95 ; PCPR022235 & PCPR022236), de description récente. Enfin, nous observons des plantes plus communes ou vues les jours précédents, comme Reseda lutea L., Oxytropis rosea (PCPR021860 & PCPR021861), Centaurium pulchellum (Sw.) Hayek ex Hand.-Mazz., Stadlm., Janch. & Faltis subsp. pulchellum, Eremurus czatkalicus, Eremurus tianschanicus, Helianthemum songoricum, Velezia rigida, Koelpinia linearis, Glycyrrhiza glabra (PCPR021985) et à nouveau Astragalus stenocystis.
Un peu plus au nord, sur la même route, nous faisons une nouvelle halte sur des côteaux steppiques, à 1 040 m d’altitude (41° 29′ 36.6″ N, 72° 14′ 38.1″ E). Un arbuste est bien fructifié, il s’agit de Prunus erythrocarpa (Nevski) Gilli (photo 96 : PCPR021824), aux fruits d’un rouge vif, comme son nom l’indique. Nous trouvons également en ce lieu deux aulx endémiques d’Asie centrale, Allium gracillimum Vved. (planche 41 ; PCPR021992, PCPR021993 & PCPR003958), à fleurs roses, et Allium filidens Regel subsp. filidens (planche 42), à fleurs verdâtres. Un troisième ail restera non identifié, peut-être Allium oreoscordum Vved. Nous retrouvons ici Convolvulus krauseanus, Thymus seravschanicus, Glycyrrhiza glabra, Cyonura erecta et Hedysarum songaricum, ici parfaitement fructifié (photo 97 ; PCPR021821).
Le court arrêt qui suivra nous permettra d’observer sur des talus rocailleux deux des plantes les plus remarquables du séjour, au sud de Dzhangi-Dzhol (41° 30′ 51.5″ N, 72° 14′ 24.8″ E ; 1 125 m). La première est Oxytropis litwinowii B. Fedtsch., aux fruits velus et arqués évoquant ceux des astragales de la section Platyglottis Bunge (planche 43 ; PCPR021818 & PCPR021819). La seconde est une trigonelle à fruits aplatis, Trigonella aristata Vassilcz. (planche 44 ; PCPR021816 & PCPR021817). Elle se distingue de T. adscendens (Nevski) Afan. & Gontsch. par ses feuilles à folioles de plus de 7 mm de large.
Nous terminons notre route dans ces magnifiques steppes par deux arrêts rapides. Le premier se situe en bord de route, à l’entrée est de Jany-Jol (41° 34′ 56.8″ N, 72° 08′ 15.9″ E ; 817 m), pour observer le très ornemental Papaver pavoninum Schrenk (photo 98 ; PCPR021814 & PCPR021815), aux pétales à large cercle noir vers la base. Le deuxième a lieu dans les gorges du Karasuu, au sud-ouest de Jany-Jol (41° 35′ 59.5″ N, 72° 05′ 50.7″ E ; 860 m), à la vue d’un énorme ail rupicole à corolles blanches. Il s’agit d’Allium drobovii Vved., magnifique espèce à long bulbe fibreux et feuilles larges, nous évoquant Allium victorialis L. (planche 45 ; PCPR021994, PCPR021995 & PCPR003956). Nous traversons la rivière Karasuu au niveau du village de Syny. Nous sommes réellement dans la Kirghizie profonde, avec tout ce qu’elle a de plus authentique. Ici, la plupart des hommes portent le kalpak et les moutons côtoient les habitants autour de la route devenue une piste. C’est dans ce sympathique village très animé que nous déjeunons de brochettes cuites sur des barbecues de fortune fabriqués avec des bidons métalliques coupés en deux, le tout dans une poussière épaisse. Sans pouvoir discuter avec les habitants, qui ne parlent que le kirghize, nous comprenons que les hommes apprécieraient de faire des photos avec ces voyageurs lointains, dont ils se demandent manifestement ce qu’ils viennent faire par ici. Après cette sympathique séance, chacun repart de son côté, nous vers le parc national et eux vers leurs troupeaux, évidemment à cheval (photo 99).
Avant d’entrer dans la réserve, nous nous arrêtons dans un bosquet clair dans le vallon Doroga Do Zapovednika « Sary-Chelek », au sud d’Arkit (41° 45′ 41.1″ N, 71° 58′ 13.6″ E ; 1 160 m) pour observer une grande labiée qui nous évoque une bétoine. C’est bien l’endémique d’Asie centrale Betonica betoniciflora (Rupr. ex O. Fedtsch. & B. Fedtsch.) Sennikov (planche 46 ; PCPR021940), accompagnée d’Impatiens parviflora DC., qui est ici dans son aire d’origine, sous Morus alba L. (photo 100 ; PCPR021812 & PCPR021813), ici largement naturalisé (son aire d’origine est située plus à l’est, en Chine).
Nous arrivons à la réserve de biosphère de Sary-Chelek et sommes rapidement surpris par sa fréquentation. Indépendamment de quelques véhicules qui empruntent la piste, de nombreuses classes scolaires sont ici accompagnées par leurs enseignants pour découvrir les richesses du lieu. Très rapidement les steppes laissent la place à une forêt claire, essentiellement composée de noyers (Juglans regia L.), qui atteint ici sa limite de répartition orientale. En bordure sont des mégaphorbiaies au sein desquelles nous relevons quelques espèces spectaculaires, comme le robuste Phlomoides urodonta (Popov) Adylov, Kamelin & Makhm. (planche 47), Dictamnus angustifolius G. Don ex Sweet (que certains auteurs ne distinguent pas de D. albus L. ; photo 101), Rumex tianschanicus, qui dépasse parfois deux mètres de hauteur, Prangos pabularia Lindl., aux fruits cérébriformes, Astragalus sieversianus, Eremurus fuscus et le très robuste Allium aflatunense B. Fedtsch. (planche 48).
Nous parvenons au bord du lac de Sary-Chelek, où de nombreuses familles pique-niquent en cette magnifique journée de printemps. L’endroit est particulièrement agréable (photo 102). Sur les berges du lac nous observons un arbuste magnifiquement fleuri et odorant (planche 49), la rosacée Exochorda racemosa (Lindl.) Rehder (= Amelanchier r. Lindl.) ; cette plante est cultivée dans les jardins et commercialisée dans les pépinières sous le nom de « buisson de perles » en raison de ses boutons floraux évoquant des colliers de perles. Après un moment de repos au bord de ce splendide lac, nous décidons de rebrousser chemin vers Tachkoumyr.
En sortant de la réserve (41° 46′ 11.6″ N, 71° 58′ 02.5″ E), nous retrouvons Phlomoides urodonta (PCPR021810 & PCPR021811) et un Asyneuma à feuilles beaucoup plus larges que celui vu quelques jours plus tôt dans la vallée de Toluk. Il s’agit pourtant très probablement de la même espèce, Asyneuma argutum (Regel) Bornm. Très polymorphe, il tend ici vers ce que certains auteurs appellent A. baldshuanicum (O. Fedtsch. & B. Fedtsch.) Fed. (PCPR021002818 & PCPR021809).
Il nous reste un peu de temps au retour de Sary-Chelek. La vallée du Karasuu est magnifique en cette fin de journée. Les cheminées de fées ocres de la vallée prennent tout leur reflief avec le soleil qui descend (photo 103), le tout ressemblant aux paysages des « Seven Bulls rocks » de Jeti-Ögüz, vus en 2022. Avant de rejoindre Tachkoumyr, nous faisons une nouvelle halte dans les zones de gypse vues le matin, à quelques kilomètres de la zone explorée plus tôt (41° 27′ 28.0″ N, 72° 13′ 33.6″ E ; 809 m).
Nous revoyons évidemment la quasi-totalité des espèces vues le matin, mais ajoutons à nos observations plusieurs taxons remarquables, eux aussi endémiques. Le premier est une amaranthacée steppique d’aspect très particulier, Anabasis truncata (Schrenk) Bunge (photo 104 ; PCPR021808), plante ramifiée sur une souche très épaisse. La deuxième est la troisième labiée du genre Lagochilus que nous observons, l’endémique L. occultiflorus Rupr., à dents du calice largement lancéolées, d’environ 15 mm de long et à tube légèrement oblique (PCPR021805). Enfin, nous notons Centaurea virgata Lam. subsp. squarrosa (Boiss.) Gugler (photo 105 ; PCPR021806 & PCPR021807), à nombreux petits capitules ovales à appendices recourbés. Outre Linum strictum L., toutes les autres espèces ont été vues le matin. Nous retournons dormir à Tachkoumyr, au même hôtel que la veille.
7. Jeudi 13 juin 2024 : de Tachkoumyr à Toktogul
Cette journée sera la première du retour vers Bichkek. Dans un premier temps nous décidons de rouler vers le lac de Toktogul, en reprenant la route prise l’avant-veille jusqu’à Torkent, au nord-est du lac. Cela nous prendra une bonne partie de la matinée. Nous souhaitons en effet sortir des zones steppiques pour retrouver des altitudes plus importantes et voulons voir la partie de la vallée de la rivière Naryn que nous avons abandonnée à Kyzyl-Oi en début de semaine, la route étant probablement coupée.
Nous nous engageons donc sur la piste qui longe la vallée en direction d’Almalu, dont la départ se fait à la sortie sud de Torkent. Pendant plusieurs kilomètres, restant sous 1 500 m d’altitude, nous parcourons de nouvelles zones de coteaux steppiques, dont nous avons déjà exploré la flore les jours précédents. Nous ne stopperons qu’en arrivant dans des zones plus fraîches, de vastes prairies de fauche bordées par des mégaphorbiaies. La pluie est au rendez-vous mais la température reste très agréable. En cette saison rien n’a été fauché et les floraisons sont optimales.
Le premier arrêt se fait à 1 984 m d’altitude au niveau de Burlykiya (41° 53′ 33.4″ N, 73° 23′ 20.9″ E). Nous y retrouvons de magnifiques populations de Dictamnus angustifolius (PCPR021865 & PCPR021883) et plusieurs espèces déjà vues les jours précédents comme Cerastium davuricum, Allium aflatunense (à inflorescences grosses comme des boules de pétanque ; PCPR021840 & PCPR021841), Leonurus turkestanicus var. turkestanicus, Eremurus fuscus, Aconitum leucostomum, Rosa platyacantha, Cynoglossum viridiflorum, Astragalus sieversianus (toujours en fruits ; PCPR021871 & PCPR021872) et des espèces bien communes telles que Lathyrus pratensis L., Lathyrus tuberosus L., Vicia sepium L., Silene vulgaris L., Echium vulgare L. et Vicia tenuifolia Roth. Mais c’est aussi l’occasion pour nous de découvrir quelques nouveaux taxons, comme les polygonacées Rumex paulsenianus Rech. f. (grande patience à fruits sans callosité nette renflée ; planche 50 ; PCPR021868) et Koenigia coriaria (Grig.) T.M. Schust. & Reveal (= Polygonum c. Grig. ; planche 51 ; PCPR021866), qui ressemble à K. alpina (All.) T.M. Schust. & Reveal. Nous observons également Hesperis sibirica L. (grande plante couverte de poils glanduleux ; photo 106 ; PCPR021863 & PCPR021864) et une jurinée que nous identifions comme Jurinea multiloba Iljin (photo 107). Enfin, nous récoltons un ail rose évoquant Allium chychkanense R.M. Fritsch (photo 108), mais que nous n’identifierons pas avec certitude.
L’arrêt suivant, à une altitude similaire (41° 53′ 52.3″ N, 73° 23′ 13.6″ E) s’impose à nous quand nous tombons sur des prairies couvertes de l’incroyable Eremurus robustus (Regel) Regel (PCPR002688 & PCPR021492). Les hampes de cette espèce dépassent, pour la plupart, deux mètres de hauteur, offrant ici un spectacle rare. Nous ne pouvons résister à une séance de photographies souvenir (planche 52). Cette espèce endémique d’Asie centrale a été décrite dans une revue d’horticulture en 1873, rappelant la grande attractivité des jardiniers pour les Eremurus. Nous les comprenons aisément.
La flore des lieux est particulièrement riche. Outre la plupart des espèces vues lors de l’arrêt précédent, nous découvrons quatre autres taxons. Tout d’abord une grande ligulaire à feuilles cordées, Vickifunkia thomsonii (C.B. Clarke) C. Ren, L. Wang, I.D. Illar. & Q.E. Yang (= Ligularia t. (C.B. Clarke) Pojark), à inflorescence ramifiée et involucre cylindrique, plus long que large (planche 53 ; PCPR021870 & PCPR021897). Le deuxième est une caryophyllacée annuelle à deux styles, Lepyrodiclis holosteoides (C.A. Mey.) Fenzl ex Fisch. & C.A. Mey. (PCPR021873 & PCPR021874), à corolle blanche et pétales peu échancrés obovales. Le troisième est une crucifère à fruits dressés appartenant à l’ex-genre Stroganowia, désormais traitée sous le binôme Lepidium karelinianum Al-Shehbaz (= L. kirilowii Trautv. = Stroganowia intermedia Kar & Kir. ; photo 109 ; PCPR021891 & PCPR021892). Enfin, un ail à bulbilles violacées et petites fleurs bleu pâle s’avère être Allium caeruleum Pall. (photo 110 ; PCPR021894, PCPR021895 & PCPR003955). Sont également présents ici Euclidium syriacum (L.) W.T. Aiton (PCPR021893 & PCPR021973), Lamium album L. (se rapportant à L. turkestanicum Kuprian. ; 88* ; PCPR022159), Leonurus turkestanicus var. turkestanicus, Astragalus sieversianus et Arctium umbrosum. Nous redescendons vers Toktogul par la même route et nous nous arrêtons deux nouvelles fois dans ces magnifiques prairies. Le premier arrêt a lieu à 1 645 m d’altitude (41° 54′ 25.7″ N, 73° 21′ 00.2″ E).
Nous y observons le « vrai » Prangos pabularia Lindl. (planche 54 ; PCPR020896, PCPR020897, PCPR003500 & PCPR021034), robuste apiacée aux fruits à côtes cérébriformes. Il se distingue de la plante plus occidentale que nous avons observée en Arménie et en Turquie et avec laquelle elle a été confondue, Prangos lophoptera Boiss. Avec elle poussent Nepeta nuda L. subsp. nuda (photo 111 ; PCPR021876 & PCPR021877), Adonis aestivalis L. var. parviflora M. Bieb. (PCPR021875), Dictamnus angustifolius et Turgenia latifolia (L.) Hoffm., ici en milieu primaire.
Le dernier arrêt avant de retrouver les zones rocheuses se fait dans une mégaphorbiaie située à 1 515 m d’altitude (41° 54′ 44.5″ N, 73° 19′ 37.9″ E). Elle nous permet de revoir Betonica betoniciflora, Campanula glomerata L. (PCPR002859 & PCPR021879), Allium caeruleum (PCPR021896 & PCPR003954), Salvia deserta, Eremurus tianschanicus, Lagochilus platycalyx et de découvrir Lomelosia songarica (Schrenk ex Fisch. & C.A. Mey.) Soják, à larges inflorescences roses (photo 112), ainsi que Eremodaucus lehmannii Bunge, apiacée à fruits fortement ornementés (photo 113 ; PCPR020894, PCPR020895 & PCPR003276).
Avant de rejoindre Torkent puis Toktogul pour la nuit, nous stoppons sur un talus marneux le long de la piste à 1 125 m d’altitude (41° 53′ 33.2″ N, 73° 12′ 52.5″ E). Deux fabacées nous retiennent. La première est Astragalus managildensis B. Fedtsch. (Sect. Dissitiflori), déjà vue à deux reprises les jours précédents (PCPR022001 & PCPR022004), et la seconde est la trigonelle prostrée Trigonella adscendens (Nevski) Afan. & Gontsch. Avec ses petites folioles (5-6 mm) de large, elle ressemble à T. aristata vue l’avant-veille, mais a des fruits beaucoup plus incurvés (planche 55 ; PCPR021921, PCPR021922 & PCPR021923).
Nous passons la nuit à Toktogul, dans le même logement que celui de lundi soir. La soirée est agréable après une journée très pluvieuse. Nous nous revigorons en mangeant des mantis, ces gros raviolis à la viande connus sous différents noms dans les pays asiatiques, et nous désaltérons grâce à une bière qu’on nous annonce de fabrication locale ; il s’avère, après analyse, qu’elle est en réalité produite en République tchèque. Nous ne goûterons donc pas aux rares bières locales, fabriquées avec de l’eau des glaciers kirghizes.
8. Vendredi 14 juin 2024 : de Toktogul à Bichkek
Notre dernière journée sera consacrée au retour vers la capitale, par la route qui dans un premier temps emprunte la vallée du Chychkan, puis emprunte le col Too Ashuu avant de plonger vers la plaine du nord. La vallée du Chychkan serpente au milieu de zones rocheuses formant parfois de petites gorges. Au fond les hauts sommets du Tian Shan occidental finissent le paysage (photo 114). Le long de notre route nous faisons des arrêts réguliers pour observer la flore rupicole et des alluvions de la rivière.
Le premier arrêt, près de la limite entre les provinces de Jalal-Abad et Talas (42° 01′ 44.0″ N, 72° 50′ 23.6″ E ; 1 375 m) nous permet d’observer sur les rochers plusieurs espèces intéressantes : Campanula stevenii Trautv. subsp. alberti (Trautv.) Victorov (photo 115 ; PCPR002935, PCPR002936, PCPR021493 & PCPR021494), Lactuca dissecta D. Don (à corolles bleu-rosé, feuilles nettement auriculées et akène à bec blanc de 3,5-4 mm de long ; photo 116 ; PCPR021918 & PCPR021919), Silene kuschakewiczii Regel & Schmalh. (photo 117 ; PCPR021938 & PCPR021939) et une forme à corolles blanches de Carduus nutans L. (PCPR021920).
Dans les prairies nous retrouvons Nepeta nuda subsp. nuda, Leonurus turkestanicus var. turkestanicus et Berteroa incana (L.) DC. (PCPR021915), espèce à très vaste aire de répartition.
Un peu plus au nord, dans la province de Talas, de petites zones de gravières se forment au bord de la rivière (42° 08′ 18.2″ N, 72° 49′ 01.9″ E ; 1 743 m). La flore y est particulièrement intéressante. L’espèce qui retient toute notre attention est évidemment Astragalus aksuensis Bunge (section Cenantrum ; photo 118 ; PCPR021911, PCPR021912 & PCPR021913), qui est très proche du fameux Astragalus mongholicus Bunge, communément appelé huang qi ou Radix Astragali, plante qui joue un rôle majeur dans la pharmacopée traditionnelle chinoise et à laquelle les locaux prêtent à peu près toutes les vertus. En tout cas ces plantes robustes, à grandes fleurs jaunes, sont très spectaculaires. Nous récoltons également deux œillets endémiques, Dianthus kuschakewiczii Regel & Schmalh., à pétales laciniés et ici dans sa forme à corolle rosée (photo 119 ; PCPR021909 & PCPR021910) et l’annuel Dianthus recticaulis Ledeb. (= Petrorhagia alpina (Hablitz) P.W. Ball & Heywood ; PCPR021914). Nous observons également la forme classique (non prostrée) de Dracocephalum nutans L. (photo 120 ; PCPR021916 & PCPR021917), Allium caesium (PCPR002687 & PCPR021908), Astragalus alpinus et Zabelia corymbosa.
En rejoignant la haute vallée du Chychkan nous faisons trois nouveaux arrêts rapides. Le premier, près du Chychkan Tourist Complex (42° 09′ 40.2″ N, 72° 52′ 13.3″ E ; 1 943 m) se fait à la vue de Papaver laevigatum M. Bieb., ici en pleine floraison avec ses pétales frangés (photo 122 ; PCPR021903 & PCPR022002). Avec lui nous observons Spiraea pilosa Franch., espèce à pétioles, pédicelles et sépales velus et petites feuilles rhomboïdales cunées (photo 121 ; PCPR021904 & PCPR021905). Plus loin, sur les talus (42° 09′ 50.8″ N, 72° 54′ 25.3″E ; 2 075 m), nous revoyons Rosa ecae Aitch., ici parfaitement fleurie avec ses petites corolles jaunes de moins de 2 cm de diamètre (photo 123 ; PCPR021906 & PCPR021907). Enfin, dans des éboulis situés un peu plus au nord (42° 10′ 01.7″ N, 72° 55′ 00.1″ E ; 2 120 m), nous observons une grande linaire endémique, Linaria jaxartica Levichev (photo 124 ; PCPR021901 & PCPR021902), dont l’aire est très restreinte à cette région.
Nous atteignons ensuite de grandes prairies alpines humides surpâturées, parsemées ici et là de yourtes. Les familles font paître ici et sur les contreforts environnants leurs moutons, chevaux et même leurs quelques bovins (photo 125). Les bergers y vendent les fameux kourout (ou qurt), petites boules de fromage sec préparées avec du lait de jument et très salées. Ils ressemblent à de petites pierres blanches. Nous nous y essayons mais notre palais n’est probablement pas suffisamment habitué pour les apprécier à leur juste valeur.
Au carrefour entre la M41 et la route montant au Otmok Pass, nous nous arrêtons devant la monumentale statue équestre de Manas (photo 126). Il est le héros de l’épopée kirghize du même nom qui a permis l’unification des Kirghizes. Avec quelque 500 553 lignes de vers, l’épopée de Manas est la plus longue au monde. Elle narre les exploits du héros Manas. Dans les versions les plus complètes de Manas, la partie concernant le petit-fils de Manas, Seitek, est complétée par des récits concernant son fils Kenen et ses petits-fils Alymsyrak et Kulansyrak.
Nous espérions trouver de nombreuses espèces dans les pelouses alpines de l’Otmok Pass, à 3 200 m d’altitude (42° 16′ 55.5″ N, 73° 09′ 20.6″ E), mais de véritables tondeuses animales ont avalé tout ce qui pousse ici (photo 127). Ce ne sont que dans de rares interstices que nous arrivons à observer quelques pieds de Trollius komarovii Pachom. (photo 128 ; PCPR004004), Dracocephalum nutans, Chorispora macropoda et Primula algida.
Amorçant notre route vers la plaine du nord, nous décidons de nous arrêter dans des prairies tourbeuses situées un peu nord du carrefour entre la route principale M41 et la piste A367 (42° 17′ 30.1″ N, 73° 49′ 34.5″ E ; 2 479 m). Après un peu de recherche, nous y observons la plante que nous espérions y voir, l’endémique d’Asie centrale Pedicularis rhinanthoides Schrenk ex Fisch. & C.A. Mey. subsp. rhinanthoides (photo 129 ; PCPR021889 & PCPR021890), accompagnée de Chorispora tenella (Pall.) DC. (photo 130 ; PCPR021899 & PCPR021900) et de Veronica anagalloides Guss. (PCPR021898).
Nous terminerons nos herborisations par les prairies alpines, cette fois-ci moins pâturées, situées au niveau de l’entrée nord du tunnel du col Too Ashuu (42° 21′ 45.9″ N, 73° 48′ 51.3″ E ; 3 060 m). L’absence de broutage récent permet à toute une série de plantes naines de se développer. Nous y observons de nombreux taxons non encore vus lors du voyage, comme Gentiana karelinii Griseb. (plante naine à feuilles coriaces cartilagineuses blanchâtres sur les marges ; photo 131 ; PCPR021888), Draba altaica (C.A. Mey.) Bunge (à feuilles ciliées et fruits glabres ; photo 132 ; PCPR021926), Potentilla multifida L. (photo 133 ; PCPR021930), Carex melanantha C.A. Mey. (à inflorescence compacte, mâle au sommet, femelle à la base, et bractées brun foncé plus grandes que l’utricule ; PCPR002686 & PCPR021495), Leontopodium leontopodinum (DC.) Hand.-Mazz (= L. ochroleucum Beauverd ; photo 134 ; PCPR021885), mais également Schulzia albiflora (Kar. & Kir.) Popov, Plantago arachnoidea Schrenk (168* ; PCPR021925), Comastoma tenellum (Rottb.) Toyok. (= Gentianella tenella Rottb. ; PCPR021886), Trollius lilacinus, Silene gonosperma, Pedicularis korolkowii (PCPR021927), Primula algida et Thalictrum alpinum (PCPR021884).
Ainsi se termine cette magnifique session botanique kirghize, avant que nous reprenions le vol du retour le samedi matin depuis Bichkek.
Bibliographie
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Remerciements
Nous remercions tout particulièrement Georgii Lazkov, de l’Académie nationale des sciences de la république du Kirghizistan, notamment pour son aide dans l’étude de certains Astragalus et Oxytropis, Yuri Pirogov pour l’identification de certains Allium, Vladimir Epiktetov et Aleksandr Naumenko (Bichkek), Doston Turdiyev (Tashkent), Florent Even, adjoint de l’Ambassade de France à Bichkek, pour son aide dans l’obtention des autorisations de récoltes, et à Vincent Leclercq qui nous a fourni les fichiers de la flore de Kirghizie de Vvedensky.






























































































































































































